Hors et En

mercredi 25 janvier 2012

Bayrou, Brighelli et l’éducation

Filed under: Actualité,Education,Hors,Présidentielle — mazzhe @ 23\1120
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Dimanche, JP Brighelli a commis un article sur le site de Marianne2. Il est, comme moi, proche des idées de François Bayrou. Tout comme moi, il est aussi très intéressé par les questions d’éducation. Cependant, dire que je ne partage pas son analyse est un euphémisme…

Il cite dans son article 10 propositions qui auraient été formulées sur un forum par des enseignants qui répondaient à la question « Si vous pouviez faire 10 propositions concrètes pour tirer l’EN du marasme, ce serait quoi ? ». Je ne vais pas refaire avec vous la lecture des 24 pages de ce fil de discussion, mais j’en ai cependant parcouru quelques unes, et je constate que monsieur Brighelli a fait un choix dans les propositions qu’il retient. Mon choix n’aurait sûrement pas été le même que le sien.

Voici plusieurs points sur lesquels je souhaite proposer mon avis…

1) Il souhaite consacrer plus de temps à l’école à l’apprentissage du français. (cela ce comprend, puisqu’étant professeur de français, il doit vivre durement les tortures que les jeunes affligent à notre langue) Évidemment, je ne suis pas contre. Cependant, il en va du temps scolaire comme du budget de l’état : si on augmente un poste, il faut en diminuer un autre. Lequel ?

Je suis résolument pour un meilleur apprentissage de la lecture et de la langue française. Mais cela ne doit pas se faire au détriment d’autres apprentissages. Par exemple, je pense qu’une grande difficulté des élèves que je rencontre depuis que j’enseigne est la compréhension et la résolution de problèmes. Je pense qu’une partie de la cause se situe hors de l’école, mais que celle ci doit veiller à renforcer les capacités de réflexion des jeunes citoyens qu’elle forme.

Plutôt que de plaider pour un volume consacré à l’apprentissage du français, je serais plutôt favorable à veiller à sa qualité.

A ce sujet, je ne comprend pas qu’on nous ressorte encore le débat d’un autre âge sur les méthodes de lecture. Je n’ai jamais vu un enseignant faire une approche globale de la lecture. Tous les enseignants de CP que j’ai croisés dans mes nombreux remplacements travaillent sur les sons et les lettres, tant à la lecture qu’à l’écriture. Qu’on me montre une classe « fautive » où cela n’existerait pas ! Mais de la même façon, tous les enseignants que j’ai rencontrés travaillent la découverte des sons en lien avec un texte, pour donner du sens à la lecture. Si la lecture faite en classe n’était qu’une mécanique, une technique opératoire qui ne servirait qu’à lire des pseudo-mots sans aucun sens (« Biramu, latofi, duchonou… »), combien d’enfants aimeraient lire ?

2) Il propose ensuite de « mettre au feu » un certain nombre de documents chronophages. Compte-tenu du travail demandé aux enseignants, je ne peux que soutenir cette proposition. Cependant, il propose dans la foulée de faire revenir les notes au primaire. Quel rapport ? Et puis quel intérêt ? Est-il démontré qu’une école qui note ses élèves est plus efficace qu’une école qui ne les note pas ? Non. La note pourrait être un indicateur utile, comme le thermomètre dans les hôpitaux, mais pas telle qu’elle est vécue dans notre société. La note n’est pas vécue comme un indicateur, mais comme un jugement. Il n’y a pas de honte à avoir 39,5° de fièvre, mais il y a souvent une honte ressentie à avoir une note sous la moyenne… Aucun enfant ne se moquera d’un autre en lui disant : « je suis moins malade que toi », alors que tous comparent leur résultats scolaires. Et un mauvais résultat n’encourage pas au travail, il détruit petit à petit la confiance en lui-même de l’élève.

Les élèves d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a cinquante ans. Et leur environnement familial est aussi très différent. Le travail n’est pas une valeur à la mode. Le plaisir et la défiance le sont beaucoup plus. Pour redonner le goût du travail (je crois que Brighelli le souhaite autant que moi), il faut plutôt encourager les élèves en leur donnant confiance dans leur capacité d’apprentissage, plutôt qu’en leur donnant le dégoût d’eux-même. Les notes ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles sont socialement mal vécues et ne peuvent plus être utilisées comme indicateur de l’apprentissage de l’élève.

Je suis ensuite pleinement d’accord avec les deux propositions suivantes : adapter le nombre d’élèves par classe en fonction des difficultés rencontrées ; revaloriser la filière professionnelle qui peut être un choix pour des élèves (et pas uniquement ceux qui sont en échec scolaire) dès le milieu du collège.

Son cinquième point concerne ce qu’il faudrait enlever de l’école, afin d’alléger son contenu… Et le premier enseignement qu’il veut supprimer, c’est l’anglais ! Selon lui, il faudrait attendre l’entrée en sixième pour apprendre à dire « my name is » ! Ce serait aller à l’envers du monde ! Il faut au contraire favoriser l’apprentissage des langues étrangères, l’ouverture sur le monde, la diversité et cela le plus tôt possible. C’est d’ailleurs ce que souhaite l’Union Européenne : « L’objectif de l’Union est que chaque citoyen parle deux langues en plus de sa langue maternelle. Pour y parvenir, elle défend l’objectif d’apprendre aux enfants deux langues étrangères dès le plus jeune âge. Des études indiquent que cela leur permettrait d’apprendre les langues étrangères plus facilement et de disposer d’une connaissance approfondie de leur langue maternelle.  »
On ne peut pas défendre à la fois un meilleur apprentissage du français, une Europe forte, et l’absence de langue vivantes à l’école…

Dans le même état d’esprit, il est inconscient de vouloir supprimer l’apprentissage de l’utilisation d’internet. C’est un outil dont les citoyens ont aujourd’hui besoin pour vivre dans leur monde, au même titre que la lecture ! Et à en croire les élèves que je côtoie, ce ne sont pas leur parents qui vont leur apprendre un usage « efficace » de cet outil…

Je pense qu’une solution à ce dilemme serait une refonte totale des rythmes des apprentissages. Certaines notions pourraient être vues entre 8h et 13h, tous les jours de la semaine, avec des enseignants « classiques », alors que d’autres notions pourraient être abordées par d’autres intervenants plus spécialistes, entre 15h et 18h, sur la base du volontariat des enfants ou des familles, avec éventuellement pendant ce temps de l’aide plus spécifique pour les élèves qui en auraient besoin ? A voir cependant, le rythme d’activité que pourraient supporter les enfants…

Je vais essayer d’être plus rapide pour commenter les points suivants…

Le sixième parle de discipline. Si je suis d’accord pour donner aux enseignants ou établissements des moyens de maintenir le calme, et du climat de travail, je suis inquiet de sa vision répressive, encore une fois d’un autre âge, ou d’un autre secteur de l’échiquier politique que le sien.

Je suis en partie d’accord sur la façon de former les enseignants avec une grande part de pratique, son septième point, mais je déplore le manque de respect dont il fait preuve envers les personnes qui tentent aujourd’hui d’enseigner ce métier avec les maigres moyens qu’on leur donne.

Que dit-il de concret dans son huitième point ? Il ne lui sert qu’à exprimer des critiques avec des mots forts, mais creux. Passons. Le neuvième point est plus intéressant, et je soutiens en particulier la fin du paragraphe, où il explique qu’« il est essentiel de multiplier les système-relais, à tous les niveaux »… pour obtenir le meilleur de chaque élève.

Bien que je sois d’accord avec l’essentiel de ce qu’il dit dans son dixième point, j’ai du mal à en saisir la cohérence : quel est le point essentiel à en retenir ? Le seul avec lequel je sois en désaccord me semble pourtant un point important… C’est gênant. Il refuse que « l’élève soit le centre de l’école ». C’est pourtant bien pour l’élève que l’école a du sens ! Bien sûr, la « transmission des savoirs » doit être une valeur importante, mais cette transmission n’a de sens que face à un élève ! Sans en faire un enfant-roi, il est important de prendre en compte ce que peut supporter un élève, avant de lui faire avaler à l’entonnoir, pardon, de lui « transmettre » des savoirs. Comme me le disait Jean-Claude Bennahmias, « les élèves ont un cerveau, ils peuvent s’en servir ! »

Voilà… Je sais que pour l’instant, le programme d’éducation de Bayrou n’est pas celui de Brighelli… Mais je sais aussi que Brighelli est un proche de François Bayrou. Je suis inquiet, et je suis la question de près. François Bayrou propose de regarder comment font les meilleurs enseignants, pour proposer leurs méthodes. Cela me pose question : comment reconnaît-on un bon enseignant, indépendamment des élèves qu’il a en face de lui, des moyens qu’il a à sa disposition, de son établissement, etc ?

Par ailleurs, comme le fait remarquer l’Hérétique, François Bayrou aime bien regarder ce qui marche pour s’en inspirer. Il prend souvent l’Allemagne pour modèle sur le plan économique… Sur le plan éducatif, les enquêtes PISA saluent les performances du système éducatif finlandais… Je crains que ce modèle ne soit pas compatible avec Brighelli :

d’après wikipedia :

Les études […] mettent en avant la responsabilisation précoce des élèves, l’absence de stress dans un système qui ne connaît pas le redoublement et la formation de qualité des enseignants.

D’après Paul Robert (auteur de « La Finlande : un modèle éducatif pour la France ? Les secrets de la réussite ») :

Jusqu’à 9 ans les élèves ne sont absolument pas notés. Ce n’est qu’à cet âge qu’ils sont évalués pour la première fois, de façon non chiffrée. Puis plus rien de nouveau jusqu’à 11 ans. C’est dire qu’au cours de l’équivalent de toute notre scolarité primaire les élèves ne subissent qu’une seule évaluation. L’acquisition des savoir fondamentaux peut ainsi se faire sans le stress des notes et des contrôles et sans la stigmatisation des élèves plus lents. […] La Finlande a fait le choix de faire confiance à la curiosité et à la soif naturelle d’apprendre des enfants.

C’est comme ça que la Finlande est devenue championne de l’éducation et de l’égalité des chances…

Je conclurai simplement en signalant que samedi 4 février aura lieu le 2ème forum de l’Agenda 2012-2020 de François Bayrou, sur le thème de l’éducation, autour des sujets « Instruire, éduquer, former ».

J’y serai.

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6 commentaires »

  1. Les tortures que les moins jeunes infligent a notre langue peuvent également en affliger certains 😉

    Commentaire par aubanel — mercredi 25 janvier 2012 @ 23\1135 | Réponse

    • Tu penses à quelqu’un en particulier ?

      Commentaire par mazzhe — mercredi 25 janvier 2012 @ 23\1138 | Réponse

  2. Ni Meirieu, ni Brighelli. Il y a BEAUCOUP mieux à faire! RJP

    Commentaire par Prataine — jeudi 2 février 2012 @ 14\0204 | Réponse

  3. Ni Meirieu, ni Brighelli. Il y a TELLEMENT MIEUX à faire!

    Commentaire par Prataine — jeudi 2 février 2012 @ 14\0205 | Réponse

    • Peut-on en savoir un peu plus ? Je suis toujours à la recherche de bonnes idées pour l’éducation. Si vous en avez, partagez-les ! 😉

      Commentaire par mazzhe — jeudi 2 février 2012 @ 16\0423 | Réponse

  4. […] les propos de certaines personnalités à ce sujet m’inquiètent, j’avais écrit ici mes états d’âmes, et j’avais envoyé un courriel à François Bayrou et Jacqueline Gourault. Ils m’ont […]

    Ping par Il n’est de richesse que d’hommes « Hors et En — mercredi 8 février 2012 @ 10\1010 | Réponse


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